Délires, certitudes et inventions, par Anne BÉRAUD

Anne BÉRAUD

Délires, certitudes et inventions

Comment penser la folie aujourd’hui ?

 

Certitudes ? N’est-ce pas celles de l’analyste qui sont bousculées par le syntagme de psychose ordinaire ? Ce syntagme n’est-il pas la conséquence logique de cette affirmation de Lacan en 1978 « Tout le monde est fou c’est-à-dire délirant »i ?

La certitude, prise par ce biais, relève plutôt des a priori, et ceux ci en sont dérangés. Plus de catégories prêtes-à-porter, mais une exigence de lecture des signes discrets qui nous donnent l’indice de la forclusion. Plus de ségrégation qu’impliquent les classes, mais le pousse à l’absolu singularité, alors même que chaque Un peut se loger sous une même enseigne. En effet, « Tout le monde est fou » ne s’oriente pas du Nom-du-Père, mais s’articule au « non-rapport sexuel ». « Comment fait-on sur le fond de cet impossible pour obtenir quelque chose qui peut être le tenant lieu et qui permet de faire avec l’impossible ? »ii Eh bien, on délire ! « … c’est-à-dire délirant » équivaut à chacun sa façon de se raconter son monde, son rapport à l’Autre, et avec des moyens divers, personne n’y fait exception. Le sujet est donc contraint d’inventer.

Et il revient à l’analyste de faire advenir l’invention. Pour cela, il s’oriente du repérage des solutions dont le sujet a pu se servir pour nouer le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire. C’est donc à l’analyste aussi à inventer, à partir de la recherche du détail, du trait de singularité qui permettra au sujet de construire une solution plus durable, plus solide, plus souple, une invention à sa mesure.

Quelles solutions face à la certitude du psychotique qui relève d’une conviction inébranlable, liée à la croyance délirante ? Le psychotique a la certitude qu’il est concerné. Il est visé par une signification dont le sens lui reste énigmatique. Cette certitude qui advient dans le réel est une signification qui ne renvoie à rien qu’à elle-mêmeiii. Le degré de certitude est proportionnel au vide énigmatique qui se présente d’abord à la place de la signification elle-mêmeiv. Cette certitude, parfois discrète, qui se présente comme un point fixe non dialectique en réponse à ce qui arrive au sujet, ne vient-elle pas à la place où le fantasme n’a pu se constituer ? Le fantasme n’est-il pas lui-même une certaine construction qui contient aussi sa propre certitude ? Davantage dialectisable certes, mais pas si facile à lâcher. Chacun s’y cramponne parce que face au trou réel, la folie, c’est-à-dire le délire, semble nécessaire. Freud en attestait : « La perte de la réalité serait, pour la psychose, donnée au départ ; pour la névrose, il y aurait lieu de penser qu’elle est évitée. » Il poursuit : « cela ne s’accorde pas du tout avec (…) l’expérience : (…) toute névrose (…) dans ses formes graves, signifie directement une fuite hors de la vie réelle. »v « La différence tranchée qui sépare la névrose de la psychose est (…) estompée en ce qu’il y a dans la névrose aussi une tentative pour remplacer la réalité indésirable par une réalité plus conforme au désir. La possibilité en est donnée par l’existence d’un monde fantasmatique »vi. Ainsi, chacun répond par différentes modalités à la perturbation qu’introduit la jouissance. Mais plus de normal, plus de pathologique. Lacan, l’attribuant à Freud, en déduit que « tout le monde est fou c’est-à-dire délirant ». « Cette formule (...) pose comme radicale l’inadéquation du réel et du mental »vii. C’est avec l’articulation S1-S2 qui produit un effet de signification que commence le délire. Donc avec le langage.

Néanmoins, « cette folie générique est universelle, mais ça n’est pas la psychose. »viii ix La certitude est liée à l’incroyance par laquelle Freud définit la position du psychotique. Lacan énonce qu’« on ne peut croire que ce dont on n’est pas sûr. Ceux qui sont sûrs […] n’y croient pas. Ils ne croient pas à l’Autre, ils sont sûrs de la chose. Ceux-là sont les psychotiques. »x

Face à la certitude du psychotique, la recherche, avec un analyste, de solutions singulières, porte ses fruits. L’interprétation vise alors à produire un bord, acte qui traite d’une limite de la jouissance, et non à ébranler la certitude qui demeurera.

Le travail consiste à trouver un point de capiton, à renforcer « une petite identification »xi pour arrêter la pente qui aspire tel sujet dans le gouffre du je ne vaux rien. Les séances servent à rabouter ce qui a chancelé, en cherchant quelques formules qui puissent renforcer sa solution originale. L’analyste se fait partenaire, à la fois actif et docile, d’un sujet qui peut se débrancher facilement. L’analyse vise à permettre, pour tel sujet mélancolique, à introduire des modulations afin que le sujet puisse passer au plus-ou-moins du relatif et contrer sa pente à l’infinitude.

Paradoxalement, la conséquence de la phrase « tout le monde est fou » qui s’énonce avec une proposition universelle, c’est le pas-tout. Tout le monde est fou exclut l’exception et produit un effet de pousse-à-la-femme. Ceci implique que la psychanalyse « prend un par un des sujets dépareillés »xii. Notre civilisation est le paradigme de ce principe : d’une part, des sujets dépareillés peuvent trouver à s’y loger dans une sorte de normalité, puisqu’être dépareillé est devenu la norme. Sur le plan de l’orientation sexuelle par exemple, les sujets jeunes ne se retrouvent dans aucune catégorie (homo, hétéro, bi), tout en en créant toujours de nouvelles. Ils vivent le « polyamour ». À distinguer du cycle habituelle de contestation des générations précédentes. Nous assistons à « l’expérimentation du lien »xiii qui relève plutôt de tâtonnements et d’inventions au un par un ; il peut laisser les sujets déboussolés et seuls, ou au contraire, soutenus par une invention singulière. Ce sont de véritables chercheurs. Ils marquent leur corps : autant de tatouages que de façon de s’inscrire dans le lien social. Les sectes se multiplient, autant de croyances que de parlêtres. Montréal est le lieu par excellence où chaque sujet peut trouver sa solution qui sera accueillie et acceptée, aussi bien dans les familles que dans la société. Mais pas sans retour. Car d’autre part, s’est mise en place une machine à recréer de la norme universelle avec ses systèmes d’évaluation et de formatage de tous acabits. Face au pousse-à-la-femme qui, telle un inventaire à la Prévert, donne des sujets dépareillés, une tentative que l’on pourrait qualifier de sécuritaire, cherche à ordonner les sujets en les appareillant à de nouvelles normes, en fomentant de nouvelles ségrégations. Le Québec est en première ligne sous ces deux aspects.

iLacan J., « Journal d’Ornicar ? », Ornicar ?, n°17-18, 1979, p. 278.

iiMiller J.-A., « L'orientation lacanienne. Tout le monde est fou » (2007-2008), enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris viii, cours du 4 juin 2008, inédit.

iiiLacan J., Le Séminaire, Livre III, Les psychoses (1955-1956), texte établi par 
J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1981, p. 43.

ivLacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 538.

vFreud S., « La perte de la réalité dans les névroses et les psychoses », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, p. 299.

viIbid., p. 302.

viiMiller J.-A., « L'orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse » (2008-2009), enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris viii, cours du 12 novembre 2008, inédit.

viiiMiller J.-A., « L'orientation lacanienne. Tout le monde est fou » (2007-2008), enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris viii, cours du 11 juin 2008, inédit.

ixÀ l’instar de Samuel Beckett : « Nous naissons tous fous. Quelques-uns le demeurent. », En attendant Godot, Paris, Ed. de Minuit, 1952, p. 113.

xLacan J., Le Séminaire, Livre XII, « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse », leçon du 19 mai 1965, inédit.

xiMiller J.-A., « L’invention psychotique », Quarto, no 80/81, Le marché des symptômes, janvier 2004, p. 10.

xiiMiller J.-A., « L'orientation lacanienne. Tout le monde est fou » (2007-2008), enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris viii, cours du 4 juin 2008, inédit.

xiiiMiller J.-A., « Les six paradigmes de la jouissance », La Cause freudienne, no 43, Les paradigmes de la jouissance, octobre 1999, p. 25.